Afrique : la bombe démographique

 

Cet article, disponible sur LesEchos.fr, présente l'intérêt de parler clairement du sujet et de décrire certaines réalités: « Sur le terrain, l'Afrique se donne pourtant depuis des années des faux airs de Bangladesh populeux [!]. On y sent concrètement la multitude. Lagos a depuis longtemps fait son image de marque des fameux « go-slow », ces embouteillages démentiels, et Kinshasa suffoque sous les marées humaines qui chaque matin progressent au coude-à-coude vers ses centres et refluent vers les banlieues le soir venu. Les petits pays sont logés à la même enseigne : au Bénin, la centaine de milliers de « zemidjans », ces motos-taxis qui inondent et enfument les rues, donnent à Cotonou des allures de fourmilière. Hormis les zones désertiques, les campagnes elles non plus ne sont pas en reste : on y croise toujours quelqu'un. »

Après avoir donc dépeint une situation extrêmement critique, interviewé plusieurs spécialistes du sujet dont Jean-Michel Severino (ex-directeur général de l'Agence française de développement): « Si la France avait connu la même croissance que la Côte d'Ivoire entre 1960 et 2005, elle compterait aujourd'hui 250 millions d'habitants », un "expert" qui évoque un gonflement humain « qui dépasse l'entendement », et parlé « d'une sacrée surprise pour tous ceux qui imaginaient ce continent encore vide et le retrouvent soudainement plein », l'article effleure le sujet de base avec Philippe Antoine, directeur de recherches à l'IRD (Institut de recherche pour le développement): « La contraception est timide et il n'y a pas de volonté politique en matière de planning familial ». On reste d'ailleurs sans voix devant la seule excuse avancée par Nicéphore Soglo, ancien président du Bénin et maire de Cotonou: « On n'a pas de personnel pour gérer ça ! Notre urgence, c'est l'eau potable… ».

La deuxième partie de l'article se veut beaucoup plus optimiste, on y parle de « bonus démographique » (qui est cette forte proportion de jeunes actifs qui existe au milieu et en fin de transition démographique) qui permettrait aux pays émergents actuels de délocaliser leur production (!) à forte main d'œuvre dans un avenir assez proche. C'est évidemment en grande partie une illusion car d'ici là:

- avec la fin annoncée du pétrole, les produits manufacturés risquent de ne plus être surdéplacés comme c'est le cas aujourd'hui (relocalisation de l'économie);

- le bonus démographique ne sera effectif que si la natalité finit par se stabiliser à un taux nettement inférieur. Dans le cas contraire, le taux des (jeunes) dépendants restera toujours trop élevé, à moins de poursuivre dans la direction de ce qui se pratique déjà, à savoir le travail des enfants;

- la mise en place (qui est loin d'être réalisée) et le maintien de structures de santé et d'un système scolaire efficient pour faire face aux soins maternels et à l'afflux de jeunes empêchera les pouvoirs publics d'investir dans l'économie (ce dont de nombreux pays sont d'ailleurs déjà conscients).

 

Par ailleurs, l'auteur reprend un argument, qui s'exprime de temps à autre dans certains médias, mais dont il ne soupçonne peut-être même pas les implications. En effet, Daniel Bastien écrit ceci: « A l'échelle de l'humanité, on peut toutefois ne voir dans ce décalage qu'un rattrapage. Saignée par la traite des esclaves et les épidémies importées par les colonisateurs, l'Afrique s'est dépeuplée quatre siècles durant et elle ne fait que retrouver aujourd'hui la part relative dans la population mondiale qu'elle avait… dans les années 1500. »

Or: en 1500, 20% de l'humanité était africaine (1) Ce chiffre est tombé à 10% en 1750. Il est de 15% en 2010 (1 / 6,8). C'est donc en réalité, non pas aujourd'hui, mais un peu avant 2050 que l'Afrique aura rattrapé son poids démographique de l'an 1500. Ceci étant, si le continent atteint les 2 milliards prévus pour 2050, le ratio sera de 21,7% (2 milliards / 9,2 milliards ). Et comme après 2050, la croissance démographique risque de continuer alors qu'elle aura cessé ailleurs, le « rattrapage » risque fort de se transformer en un grand « dépassement » (2)...

Ensuite, il faut bien comprendre que si une telle légitimité était reconnue aux uns, elle devrait évidemment l'être aux autres.
- Ceux qui ont actuellement un ratio inférieur à celui de 1500 pourraient alors revendiquer une population supérieure. Le ratio de l’Europe est passé de 14,5% (1500) à 10,6% (2010) et les prévisions sont de 8% pour 2050…
- Ceux qui ont un ratio supérieur à celui de 1500 (Amérique: 13,19% > 3,5% ; Asie: 57,8% > 52,7%) devraient revenir à celui de cette date "charnière". Sachant que la seule solution humainement envisageable serait le freinage maximum de leur croissance démographique, cet effort drastique risquerait de ne pas être à leur goût. De plus, dans le cas particulier de l’Amérique [nord + sud = 940 millions d'habitants en 2010] , avec une simple stabilisation de sa population, le retour au ratio ancien obligerait, d'ores et déjà sur la base de son effectif de 2010, à prévoir une humanité à 27 milliards (940 millions / 0,035)… Au passage, on ne peut objecter qu’une partie des européens s’est en réalité installée en Amérique du nord (du moins leurs descendants), car le même raisonnement pourrait aussi s’appliquer à la plus grande partie des descendants des africains déportés.

Une Afrique à 2 milliards d’habitants (ce qui va d’ailleurs certainement arriver) ne saurait être, en tout cas, justifiée par le raisonnement proposé au début, car son extension mécanique et égalitaire conduirait à une situation catastrophique...

 

 

Cet article sera très utilement complété par la lecture de l'interview de Jean-Pierre Guengant (directeur de recherches à l'IRD) dans le Jeune Afrique Hors-série n°24 L'état de l'Afrique 2010, seulement disponible en kiosque, où le démographe:

- lui aussi nous alerte « Ces évolutions posent non pas tant le problème de la taille de la population, que celui du temps nécessaire à l’adaptation. Si la Chine et l’Europe, par exemple, ont eu quatre siècles pour s’adapter à une multiplication par cinq de leurs populations, l’Afrique n’a pas encore fini de s’ajuster à la multiplication par huit qu’elle a connue depuis 1900, et à la poursuite de sa croissance démographique »,

- nous explique que « le maintien d’une forte fécondité reste très valorisé socialement, en particulier dans les sociétés rurales où les femmes sont traditionnellement assignées au rôle de reproductrices. Ces idées dominantes expliquent en grande partie le peu d’empressement des autorités africaines mais aussi des sociétés civiles – à s’intéresser à la diffusion de la contraception et à reconnaître ses effets bénéfiques sur la santé des femmes et des enfants. Le laisser-faire qui prévaut encore largement en Afrique subsaharienne en matière de diffusion de la contraception et de promotion des droits reproductifs des femmes n’est pas propice à une accélération des transitions de la fécondité. Pour accélérer l’utilisation de la contraception, il faudrait mettre en place des programmes qui soient avant tout informatifs et sans tabou sur la santé de la reproduction et la planification familiale. (...) Le poids de l’Histoire, des croyances, des coutumes et des interdits sont autant de freins à la maîtrise de la fécondité. Cela dit, les autorités sont aussi responsables en refusant de mettre en œuvre des politiques courageuses. À ce jour, aucune campagne sérieuse – inscrite dans la durée – de promotion du libre choix des femmes en matière de procréation (comme au Bangladesh ou en Jamaïque) n’a vraiment été menée en Afrique subsaharienne. »,

- mais ne se contente pas d'affirmer que tout cela va se résoudre de lui-même et propose finalement la mise en œuvre de politiques très volontaristes: « Faciliter l’accès à l’information, garantir l’accès au planning familial, décourager le mariage des jeunes filles, retarder la première grossesse, espacer les autres, former un personnel soignant responsable, éduquer, communiquer… Voilà quelques-unes des mesures qui permettraient de répondre à la demande des femmes, d’éviter les naissances non désirées. Cela aurait aussi pour effet de réduire les grossesses à risques, et donc la mortalité maternelle et infantile. »


Enfin, il est aussi question du Niger dans l'article des Échos: « le Niger, où l'on enregistre le plus fort taux de fécondité au monde (plus de 7 enfants par femme), va voir sa population pratiquement quadrupler entre 2000 et 2050 pour atteindre… 50 millions ».

Or le Niger a justement donné lieu à la rédaction d'une monographie (3) par Jean Pierre Guengant & Maxime Banoin, dont il ressort que le pays (qui connaît déjà des famines localisées récurrentes: 1973, 1984 & 2005) risque fort de ne plus pouvoir subvenir structurellement aux besoins alimentaires d'une grande partie de sa population. On peut alors imaginer qu'une fraction de celle-ci se trouvera peut-être contrainte d'émigrer vers d'autres pays du continent. Devant de tels scénarios, qui se joueront bien entendu dans d'autres pays d'Afrique subsaharienne, on peut raisonnablement se poser la question de l'irresponsabilité de certaines élites locales qui continuent de fermer les yeux sur le problème de la surnatalité.

 

 

(1) Certaines sources sont ici: http://www.sangonet.com/DemographAS.html

(2) Mais qu'importe, on aura entre temps fait taire les craintes et les critiques et il sera toujours possible , en 2050, de trouver d'autres justifications au laisser faire...

(3) « Au Niger, l'espace des cultures pluviales couvre environ 15 millions d’hectares, soit 12 % du territoire national. Les activités agricoles s’y déroulent pendant les trois à quatre mois de l'unique et brève saison des pluies qui s’étend de juin à septembre. Du nord au sud, les précipitations annuelles varient en moyenne de 300 mm à 700 mm, mais avec de fortes variations inter-annuelles. Par ailleurs, la répartition irrégulière des événements pluvieux pendant chaque saison des pluies constitue une contrainte supplémentaire au bon déroulement de la campagne agricole.
Par ailleurs, le potentiel de terres irrigables au Niger est estimé à 332 000 hectares, soit 2,2 % des 15 millions d’hectares de terres cultivables. Toutefois, seulement quelque 13 500 hectares seraient effectivement aménagés, soit 4 % de ce potentiel. Auxquels on peut ajouter 54 000 hectares, déjà mis en valeur, d’aménagements traditionnels privés à partir des puits et des forages, du potentiel des mares (permanentes et semi-permanentes) et des retenues artificielles, en particulier les mini-barrages.
La mise en valeur des terres irrigables s’avère ainsi cruciale pour garantir, autant que faire se peut, la sécurité alimentaire du pays et réduire la forte pression foncière que subit le système de production extensif dominant actuel basé sur les cultures pluviales.

La forte croissance de la population n’apparaît pas comme un obstacle majeur à l’autosuffisance alimentaire, si, et seulement si, l’ensemble des terres irrigables est effectivement mis en culture avant 2020 (ce dont on peut douter). Mais vingt ans, c’est justement le délai minimum nécessaire pour que les efforts en vue de la maîtrise de la croissance démographique puissent commencer à porter leurs fruits. De ce point de vue, les résultats des projections obtenues pour 2050 sont édifiants. En effet, c’est seulement sous l’hypothèse d'une fécondité basse (3 enfants par femme en 2050), et toujours en supposant que soit effectivement mis en culture avant 2050 l’ensemble des terres irrigables, que l’on peut envisager d’atteindre l’autosuffisance alimentaire.
La première conclusion à retenir est donc que la poursuite d’une croissance rapide de la population constitue une contrainte forte, qu’il convient de desserrer le plus rapidement possible si l’on veut espérer atteindre un jour l’autosuffisance alimentaire.

Les cultures pluviales continueront très probablement d’être la principale source de la production en céréales du pays. En effet, ce n’est que lorsqu’on envisage la mise en culture effective de l’ensemble du potentiel irrigable avant 2020 avec des rendements de 7 tonnes à l’hectare (combinaison hardie d’hypothèses) que la part de la production nationale provenant des cultures irriguées est supérieure à la part provenant des cultures pluviales.

Enfin, la mise en culture irriguée rapide de 330 000 hectares, tout comme la poursuite de la croissance de la production d’origine pluviale (dans un contexte de raréfaction des terres et de diminution des rendements) requièrent une amélioration majeure, radicale et rapide des parcours techniques.

Au total, l’irrigation est effectivement en mesure d’accroître la production céréalière nationale, pour autant que les moyens nécessaires correspondants soient disponibles et effectivement et efficacement mis en œuvre. Mais même dans ce cas, l’irrigation n’apparaît pas comme la solution miracle. Il faut parallèlement se donner les moyens de la poursuite de l’augmentation de la production d’origine pluviale, et ce autrement que par l’extension des superficies cultivées ; et il faut aussi s’engager à maîtriser et à réduire la croissance démographique, et se doter des moyens nécessaires pour atteindre cet objectif.

Aujourd’hui, les problèmes de sécurité alimentaire dans les divers pays du Sahel sont principalement abordés dans une optique à court terme, à travers l’examen des excédents et/ou des déficits de la campagne en cours et de la gestion de stocks dits de sécurité.
Les divers résultats qui ont été présentés dans ce chapitre indiquent qu’il convient aussi de prendre en considération le moyen et le long terme. En effet, pour faire face aux déficits croissants prévisibles, il est nécessaire de mettre en œuvre assez rapidement diverses mesures permettant une progression majeure des rendements agricoles, une réduction de la croissance démographique, une augmentation des revenus de l’Etat pour appuyer les innovations techniques et construire les divers aménagements nécessaires, et aussi pour faire face au coût des importations de céréales. Faute de quoi, il convient d’envisager un recours encore plus important qu’aujourd’hui à l’aide alimentaire, ou de prendre le risque d’une détérioration majeure de la situation nutritionnelle des populations.
»

Source: Monographie Niger

 

 

 

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