Copenhague & démographie (décembre 2009)

 

L'émission est accessible par ce lien et le passage sur la démographie se situe aux alentours de 49:25

Yves Calvi lit une question de téléspectateur: « Pourquoi n'a-t-on pas évoqué la limitation des naissances dans les pays surpeuplés d'Asie, d'Afrique ou d'Amérique du sud? » et il ajoute: « Est-ce que parler de cela à Copenhague c'était inimaginable? »

Laurence Tubiana (fondatrice de l'institut du développement durable et des relations internationales): « C'est vrai que c'est un sujet difficile, en même temps il devient incontournable. On va parler dans les prochaines années des questions de contrôle des naissances. Je crois que cela ne peut pas être autrement, tout d'abord parce que la pression démographique dans beaucoup de zones est trop difficile et de toute façon parce qu'on est engagé malheureusement dans ce réchauffement accru comme le disait Jean Jouzel tout à l'heure (Ndlr: autre intervenant présent sur le plateau et membre du GIEC). On va avoir beaucoup de stress hydrique, de problèmes agricoles, de sécheresse et donc oui la question de la démographie va être posée. Alors comment on va réussir à la mettre sur la table? C'est une autre question ».

Dominique Reynié (politologue): « Moi, ça m'impressionne beaucoup la manière dont on parle depuis quelques temps, de façon plus large que simplement intellectuelle ou prospective, de la réduction de la quantité d'humains comme réponse aux problèmes. Je trouve ça très impressionnant. Je me permets de dire que c'est une autre mentalité qui va s'installer dans nos sociétés, si on considère que la solution c'est de dépeupler la planète. »

Laurence Tubiana: « ça n'est pas dépeupler! »

Dominique Reynié: « Sur le plan du principe très profond, c'est vraiment quelque chose de tout à fait différent comme vision du monde et même l'humanité n'est pas tout à fait la même si elle considère que la solution à son avenir c'est la réduction de la population. Ça c'est un premier point et sur le second, comme tout le monde le sait ici, on fait beaucoup d'enfants... »

Yves Calvi: « ... Pardonnez-moi, la dénatalité italienne n'est pas le fruit d'une prise de conscience du fait qu'il y a trop d'humains sur la planète!»

Dominique Reynié: « On ne pense pas au contrôle des naissance pour les italiens, on voudrait même que les italiens aient plus d'enfants, que les allemands en aient d'avantage pour d'autres raisons qui touchent aux retraites notamment. Mais dans le monde aujourd'hui, là où il y a beaucoup d'enfants, c'est parce qu'il y a beaucoup de pauvreté. Il faut aussi dire ceci: l'humanité fait des enfants, c'est le propre de l'humanité. Et cette façon de dire qu'il va falloir contrôler les naissances, c'est-à-dire contrôler les naissances dans les pays les plus pauvres est une certaine manière de considérer le problème. Il faut bien mesurer ce que ça suppose comme type de mentalité. »

Yves Calvi: « La seule chose que l'on sache, c'est que dès qu'il y a de l'éducation sanitaire et dès qu'il y a de l'éducation tout court, on n'a pas besoin de mesures contraignantes pour faire que l'humanité s'autocontrôle. »

Dominique Reynié: « La durée de vie augmente, on peut aussi parler en terme de niveau de vie, aider ces pays à devenir formés, plus riches, à avoir un meilleur niveau de vie et ainsi mécaniquement à avoir moins d'enfants. Mais de là à prendre le problème par une visée qui est de réduire le nombre d'enfants, je trouve que ça n'est pas la même mentalité. »

Philippe Frémeaux (directeur du mensuel Alternatives économiques): « Là où je suis tout à fait d'accord avec Dominique Reynié, c'est que derrière ce projet de réduction, on sent quelque chose qui est potentiellement totalitaire, totalement effrayant. Je suis entièrement d'accord avec lui, je pense que quand on est un démocrate, on pense d'abord que le choix des couples d'avoir des enfants, c'est d'abord quelque chose qui les regarde eux. Une fois qu'on a dit cela, on peut aussi créer les conditions favorables à ce que la décision de ces couples soit de ne pas avoir ces enfants. C'est vrai que la lutte contre la pauvreté est quelque chose d'important, mais il y a aussi tout ce qui tourne autour de l'éducation des filles, leur capacité à maîtriser leur propre fécondité et de ce point de vue, je voudrais dire un message relativement optimiste: par exemple l'Iran des ayatollahs a beaucoup de défauts, mais il a mis les filles à l'école. Résultat, le taux de fécondité aujourd'hui en Iran est autour de 2 enfants par femme, c'est-à-dire très proche du nôtre. Je voudrais dire aussi qu'il ne faut pas céder à la panique dans ce domaine.

C'est vrai qu'on va être sans doute 9 à 9,5 milliards en 2050 et c'est beaucoup, ça a été dit, mais dans le même temps la transition démographique, c'est-à-dire le fait que la progression exponentielle de la population commence à se stopper est en marche. Vous avez énormément de très grands pays qui avaient des taux de croissance démographique très élevés, je pense à des pays proches de nous comme les pays du Maghreb, qui aujourd'hui se retrouvent avec des taux de fécondité qui sont devenus très proches de ceux qu'on a dans nos propres pays et ça c'est une bonne nouvelle. Il ne faut pas être dans la panique. Autre chose, dans le reportage précédent, on nous présente les terres d'Ukraine comme ayant la possibilité de produire des céréales pour toute la planète. Or aujourd'hui, sur le milliard de sous-alimentés, 60 à 70% sont des paysans qui ne produisent pas assez. Il faut donc d'abord lutter contre la pauvreté des pays du sud en leur donnant les moyens d'avoir des techniques qui ne sont pas forcément extrêmement intensives, il ne s'agit pas de faire la 3° révolution verte avec plein d'intrants, parce que justement, pour des raisons de lutte contre le réchauffement climatique, on ne peut pas produire des tonnes d'engrais: on ne peut pas consommer plein d'énergies non renouvelables pour produire plus. »

 

C'est avec plaisir que nous constatons que Laurence Tubiana a réellement bien pris conscience du problème. Ajoutons qu'elle a raison d'interrompre Dominique Reynié lorsque celui-ci affirme qu'il est question « de dépeupler la planète ». En effet, dans la phase actuelle de croissance démographique et d'allongement de la durée de la vie, la seule chose que l'on puisse espérer est au minimum de freiner la natalité et au mieux de stabiliser la population aux alentours de 7 à 8 milliards de personnes. Les propos de Dominique Reynié, repris de façon alarmiste par Philippe Frémeaux dans le début de son intervention, sont donc sans fondement. On peut d'ailleurs penser que le début de l'intervention de ce dernier vise essentiellement à introduire une seconde partie beaucoup plus nuancée... Le commentaire d'Yves Calvi sur le remède que constitue l'éducation est évidemment tout à fait opportun et atteste de son pragmatisme habituel sur le sujet.