Jean-Marc Bernard : « En Afrique subsaharienne, il faudra 2,3 millions d'enseignants d'ici à 2015 »

 

Article paru dans l'édition du journal Le Monde du 09.12.09
Selon le chercheur Jean-Marc Bernard, la scolarisation va marquer le pas en Afrique noire

Après des années de progrès - du moins en termes quantitatifs - la scolarisation primaire a toutes les chances de marquer le pas en Afrique subsaharienne. En cause : le déficit d'enseignants, devenu chronique après que la plupart des pays ont coupé les vannes du recrutement de fonctionnaires sous la pression des bailleurs qui exigeaient des économies budgétaires. Selon l'Organisation des Nations unies pour l'éducation, la science et la culture (Unesco), il manquera 2,3 millions d'enseignants d'ici à 2015 pour satisfaire aux objectifs du Millénaire fixés par les Nations unies.

Sous la pression des familles, nombre de pays d'Afrique subsaharienne ont désormais recours aux enseignants « communautaires », recrutés par les villages pour pallier le manque crucial de professeurs. Dans certains pays, comme à Madagascar, la moitié des enseignants sont des « maîtres de parents », explique le chercheur de l'Institut de recherche sur l'éducation de l'université de Bourgogne, Jean-Marc Bernard.

- Le Bénin apparaît comme l'un des pays qui pourrait atteindre les objectifs du Millénaire en termes de scolarisation primaire universelle. Sur quoi reposent les avancées de ce pays ?

En termes quantitatifs, le Bénin est en effet l'un des pays qui a fait des avancées importantes ces dernières années. Les effectifs des élèves dans l'enseignement primaire ont augmenté de près de 60 % entre 2000 et 2007. Mais c'est aussi le cas de la plupart des pays d'Afrique subsaharienne qui ont réalisé des progrès assez remarquables depuis le début du siècle. Toutefois, la route est encore longue pour que tous les enfants suivent une scolarité primaire complète.

L'un des défis à surmonter pour ces pays est de s'appuyer sur un corps enseignant assez nombreux et qualifié. Dans le cas du Bénin, c'est en partie grâce à un recours massif à des enseignants contractuels mais aussi à des enseignants directement recrutés par les familles que ces progrès ont été possibles. D'ailleurs, comme dans d'autres pays, l'Etat a mis en place une stratégie de subvention de ces « maîtres de parents », comme on les appelle en Afrique. Il faut savoir que ces enseignants communautaires sont cinq à six fois moins bien payés que les fonctionnaires d'Etat.

Comment les communautés en sont-elles arrivées à recruter elles-mêmes des professeurs ? Pour comprendre cette situation, il faut remonter aux années 1990 et à la mise en place des plans d'ajustement structurels qui ont amené un gel des recrutements des fonctionnaires. Dans de nombreux pays, les écoles normales où sont formés les enseignants ont été fermées pendant parfois plus d'une décennie. Certaines ont rouvert leurs portes il y a deux ans, pas plus. Dans le même temps, la demande d'école des familles n'a cessé de croître. C'est ce qui a amené les communautés à s'organiser, en recrutant et en rémunérant elles-mêmes un enseignant, le plus diplômé disponible. C'est une pratique qu'on retrouve un peu partout en Afrique mais elle est particulièrement développée dans les pays d'Afrique francophone.

- Quel est l'état des lieux actuel sur le continent africain concernant le manque d'enseignants ?

Le manque d'enseignants constitue l'obstacle numéro un pour parvenir aux objectifs du Millénaire fixés par les Nations unies. Selon les projections réalisées par l'institut de statistiques de l'Unesco, il faudra créer 1,159 million de postes d'enseignants supplémentaires d'ici à 2015 en Afrique subsaharienne, mais si on prend en compte les départs (retraites, démissions, décès) ce seront plus de 2,3 millions d'enseignants qu'il faudra recruter. Toutefois, les pays n'ont pas toujours les capacités financières pour soutenir ce recrutement. D'où l'importance prise récemment par les enseignants non fonctionnaires.

- Ces recrutements entraînent-ils un problème de qualité de l'éducation, très souvent souligné sur le continent ?

La qualité de l'éducation est globalement mauvaise sur le continent mais il n'existe aucune preuve démontrant que les enseignants communautaires en soient responsables. Il serait injuste de leur faire porter le chapeau même s'il ne faut pas nier qu'une minorité d'entre eux n'ont pas le niveau académique requis pour enseigner. La piètre qualité tient à de nombreux facteurs. Le démarrage parfois tardif de l'année scolaire, l'absentéisme des enseignants, lié aux pandémies, aux journées de transport pour percevoir le salaire, etc., et l'absentéisme des élèves font que le temps effectif d'enseignement est en général bien en deçà de la norme officielle.

Propos recueillis par Brigitte Perucca

 

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