Paul R. Ehrlich s'exprime à l'occasion des 7 milliards
 
 
Traduction de l'interview de Paul R. Ehrlich (auteur de "La bombe P") réalisée le 31 octobre dernier à l'occasion du passage aux 7 milliards, par la journaliste australienne Eleanor Hall.
 
Eleanor Hall : Les Nations Unies disent que la population mondiale va atteindre les 7 milliards aujourd'hui, mais concèdent que la date est symbolique et que les incertitudes pourraient être de six mois dans les deux sens. Le secrétaire général de l'ONU, Ban Ki-moon, dit que d'atteindre la barre des 7 milliards est une opportunité de progrès. Mais le professeur d'études démographiques de l'Université de Stanford et auteur du livre controversé, The Population Bomb, le Dr Paul R. Ehrlich, affirme que ce cap n'est pas une cause de célébration.

Paul R.Ehrlich : Je pense en effet qu'il y a lieu de s'alarmer et c'est le cas de tous les scientifiques que je connais. Nous devons faire face à encore près de 3 milliards de personnes vivant dans la pauvreté et à près d'un milliard d'affamés. Nous avons détruit notre environnement, nous changeons le climat, nous avons intoxiqué la planète d'un pôle à l'autre et le pire, c'est que personne ne fait rien à ce sujet.

Eleanor Hall : Mais c'est le genre d'explosion de la population dont vous avez averti qu'il serait catastrophique dans votre célèbre livre il y a 40 ans. Pourquoi devrait-on croire vos avertissements aujourd'hui, alors que vous avez fait la même sorte de prédiction autrefois et qu'elle s'est avérée être inutilement alarmiste ?

Paul R.Ehrlich : Et bien tout d'abord, les prédictions que citent la plupart des gens étaient en réalité des scénarios, "des petites histoires sur l'avenir", et nous avions dit qu'elles ne se réaliseraient pas exactement. Mais vous devez savoir qu'à peu près 240 millions de personnes sont mortes de faimdepuis que nous avons écrit notre livre, que nous sommes maintenant confrontés à la dégradation de la couche d'ozone, que nous perdons la biodiversité qui dirige notre système de survie, que nous allons devoir développer l'agriculture qui est un des plus grands producteurs de gaz à effet de serre, qui  à son tour va changer le climat et blesser l'agriculture en retour. Tous ceux qui comprennent la situation sont angoissés. Mais il y a beaucoup de gens qui ne la comprennent et on les entend beaucoup.

Eleanor Hall : Mais vous avez averti dans votre livre que la bataille pour nourrir l'humanité avait déjà été perdue dans les années 1970 et qu'une population en expansion entraînerait un taux de mortalité plus élevé. En fait l'inverse a fini par être vrai.

Paul R.Ehrlich : Ce n'est pas correct. Ce que nous disions était que la bataille pour nourrir l'humanité toute entière était finie, et depuis que nous l'avons dit, 240 millions de personnes environ sont mortes de faim. Alors dans quel sens était-il faux de dire la bataille pour nourrir l'ensemble de l'humanité était terminée ?

Eleanor Hall : Vous avez prédit que cela entraînerait un taux de mortalité plus élevé et ça n'est pas arrivé. Je me demandais : avez-vous alors, et pensez-vous toujours, sous-estimé la capacité humaine à s'adapter aux problèmes ?

Paul R.Ehrlich : Je suis très optimiste sur la capacité humaine à s'adapter aux problèmes. Par contre, je n'ai pas encore vu le signe réel de cette adaptation. L'Australie peut encore montrer la voie, elle pourrait avoir une industrie solaire florissante, gagner beaucoup d'argent et créer beaucoup d'emplois. Donc je pense que l'Australie a la chance de pouvoir ouvrir la voie et c'est une des raisons pour lesquelles l'Australie est l'un de nos endroits préférés.

Eleanor Hall : L'Australie a une population relativement clairsemée par rapport à beaucoup d'autres endroits dans le monde. Croyez-vous que c'est un avantage?

Paul R.Ehrlich : Je ne le vois pas cela comme un avantage parce que la lune a une population relativement clairsemée aussi... L'Australie est à peu près aussi peu surpeuplée que les États-Unis mais nous avons beaucoup plus de ressources et beaucoup plus d'eau. Vous savez, vous allez avoir des difficultés, même pour vous nourrir, si vous n'êtes pas très prudent face aux changements climatiques. Le gros problème, et c'est ce que nous essayons de faire plus que toute autre chose, est d'organiser non seulement des scientifiques mais des sociologues et les gens en général, pour commencer à réellement regarder les vrais problèmes qui ne sont jamais abordés dans les médias de masse afin de les traiter en détail.

Eleanor Hall : Alors quels sont les vrais problèmes?

Paul R.Ehrlich : Le vrai problème est que vous ne pouvez pas avoir une croissance infinie dans un espace fini. Celui qui pense que l'on peut avoir une croissance continue de l'économie est soit un fou soit un économiste.

Eleanor Hall : Vous dites que les 2 prochains milliards de personnes sur la planète auront un effet plus dommageable que les derniers 2 milliards. Pourquoi cela ?

Paul R.Ehrlich : Et bien, parce que les êtres humains sont intelligents, et que nous avons donc d'abord cueilli les fruits sur les branches basses... Par exemple, nous n'avons pas commencé par exploiter les terres marginales en nous déplaçant progressivement vers les vallées : nous avons commencé par les vallées et maintenant chaque personne que vous ajoutez doit être nourri d'aliments cultivés sur des terres marginales, et boire de l'eau qui est transportée, dessalée ou purifiée plutôt que de la boire dès sa sortie des rivières.
Nous avons ainsi dépassé le point de rendement décroissant et des études ont montré que lorsque vous commencez à diminuer (c'est qu'on appelle la productivité marginale décroissante), c'est un signe que la civilisation va s'effondrer. C'est la première fois qu'une civilisation mondiale est au bord de l'effondrement et qu'elle ne réalise même pas.

Eleanor Hall : Alors, que voudriez-vous que fassent les gouvernements dans des pays comme l'Australie et les États-Unis à ce sujet ?

Paul R.Ehrlich : Et bien, faire face à ces problèmes vraiment importants. Il faut repenser l'infrastructure énergétique et de traitement de l'eau de la planète entière. Ensuite, progressivement, nous devons commencer à réduire la taille de la population, de façon humaniste, et nous devons aussi changer rapidement nos modes de consommation.

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