Catastrophe migratoire à Mayotte

 

Reprise de l'article d'Elise Vincent, publié le 27/12/2012 sur Le Monde.

 

Si les tropiques ont bien voulu doter Mayotte des faveurs d'un lagon aux eaux turquoise et du privilège des tortues marines, un sérieux mal ronge ce gros caillou français perdu au milieu de l'océan Indien. Sa cause s'écrit depuis longtemps au dos de la carte postale : l'immigration en provenance des Comores, quatre îles distantes de 70 kilomètres. Les flux en provenance du 139ème pays le plus pauvre au monde sur 182 ont atteint des proportions telles que si des médecins examinaient Mayotte, ils concluraient sans doute à son état d'épuisement.

 

Pour rejoindre l'île, devenue le 101ème département français en 2011, des dizaines de Comoriens risquent leur vie tous les jours depuis des années à bord d'embarcations de fortune, appelées les kwassas. La pression est telle que le rapport démographique a atteint des records : 40 % des 212.000 habitants de Mayotte sont désormais d'origine comorienne (+ 25 % depuis 2007). La plupart sont en situation irrégulière. Même l'éducation nationale ne suit plus : 25 % à 40 % des élèves sont issus de familles sans papiers.

 

Un constat si grave, outre le millier de morts causés en dix ans par les naufrages, qu'en juillet, deux mois après l'arrivée de François Hollande à l'Elysée, la Place Beauvau, le Quai d'Orsay et le ministère de l'Outre-Mer ont envoyé un haut fonctionnaire, Alain Christnacht, pour dresser un état des lieux. En octobre, il a rendu sans publicité un rapport accablant. Le Défenseur des droits, Dominique Baudis, s'estdéplacé dans la foulée, du 22 au 24 novembre, et Le Monde a pu l'accompagner.

 

A peine débarqués, l'abattement se lit partout à Mayotte. Moins sur les collines verdoyantes, où le climat a favorisé la pousse de manguiers et de fleurs d'ylang-ylang, que sur les visages des associatifs et fonctionnaires qui tentent de maintenir à flot le territoire. Dans leurs bureaux fatigués, au bout de routes cabossées, dans une économie ruinée par la vie chère et l'insularité, ils confient leur désarroi.

 

 

A Mayotte, les migrants occupent souvent des baraques en tôle, les "bangas" qui mitent les collines de l'île.

Adrien Matton pour "Le Monde" 

FAIRE LA DIFFÉRENCE

Une fatigue qui semble affecter jusqu'aux services de gendarmerie, premiers acteurs de la lutte contre l'immigration irrégulière. Avec les policiers, ils sont plus de 600 sur l'île. Leur effectif a triplé en dix ans. Mais ils sont de plus en plus nombreux à laisser poindre leurs interrogations sur le sens de leur travail. Une tâche qui consiste à continuellement tenter de faire la différence, en mer, entre bouts de bois, houle et bateaux de migrants indifféremment captés par leur radar.


Ces fonctionnaires sont les premiers effarés par le coût de cette inlassable surveillance. Leurs bateaux utilisent plus de 100 litres d'essence par heure. Leurs moteurs à 30.000 euros pièce s'usent les uns après les autres à force de remorquer les kwassas interceptés. Pour un résultat de surcroît relativement médiocre : une embarcation sur trois empêchée d'atteindre Mayotte.

 

PAS SEULEMENT UN ENJEU LOCAL

Au tribunal de grande instance, un bâtiment défraîchi logé au-dessus d'une boulangerie, juges et magistrats ne sont pas plus vaillants face au Défenseur des droits. Le procureur lui-même, Philippe Faisandier, reconnaît "l'abattage" dans lequel est embarquée l'administration avec les expulsions : environ 20 000 par an, soit autant que toutes celles de métropole.

 

Si toutes les infrastructures sont en difficulté à Mayotte, cette situation n'est pas qu'un enjeu local. Elle concerne directement Paris. Un indicateur parmi d'autres permet d'en prendre la mesure : la quasi-totalité des jeunes arrivant en métropole après un début de cursus sur l'île – dont des Comoriens devenus français – sont en échec scolaire ou professionnel.

 

Faute de patients solvables, le système de santé est aussi proche de l'effondrement. Les soins sont gratuits pour les plus démunis qui ont une pathologie très grave ou dont le pronostic vital est engagé. Ce qui attire des embarcations entières de Comoriens malades, dont beaucoup de handicapés. Dans le même temps, le suivi des pathologies bénignes est compliqué car l'accès à la Sécurité sociale est conditionné à la régularité du séjour.


SITUATIONS UBUESQUES

Or, une fois à terre, les Comoriens vont gonfler les rangs de baraques en tôles – les "bangas" – qui mitent les collines en terre rouge de l'île. A la saison des pluies, on y patauge dans la boue. L'été, la chaleur y est écrasante. Comme dans celle de Mwalimu, un Comorien de 11 ans. Après toute une bataille juridique, Médecins du monde a obtenu que l'enfant, atteint de difficultés psychomotrices, ait un fauteuil roulant. Soit "dix ans après son arrivée", calcule sa mère.

Dans ces quartiers, la police aux frontières (PAF) effectue régulièrement des descentes pour des contrôles d'identité. Un "sale boulot", résume un haut fonctionnaire. Qui se fait en outre dans un contexte juridique "précaire", selon la formule pudique du procureur de Mayotte. La PAF passe en effet son temps à tenter de distinguer les sans-papiers des Mahorais, tous noirs de peau, sans officiellement faire de contrôle "au faciès".

 

La lutte contre l'immigration aboutit parfois à des situations ubuesques. Comme sur l'îlot M'tsamboro au large de Mayotte : les passeurs abandonnent régulièrement leurs passagers sur ce bout de terre inhabité. En attendant de trouver un moyen de rejoindre la côte, les migrants peuvent y passer des jours sans rien d'autre que de l'eau de pluie et les fruits des arbres.

Or, la géographie veut que l'îlot soit situé à juste quelques mètres d'un splendide banc de sable blanc qui apparaît à marée basse : l'une des attractions touristiques de Mayotte. "Faute d'argent, un migrant y a passé une fois trois mois", a raconté au Monde un pêcheur mahorais qui confiait facturer jusqu'à 200 euros le passage.


PROSTITUTION SAUVAGE

De fait, les relations historiques entre Mahorais et Comoriens compliquent les solutions au sort de Mayotte. Les Comoriens servent notamment de main-d'œuvre bon marché aux Mahorais : dans le secteur de la pêche, 25 % des employés sont sans papiers. Quand un naufrage a lieu, la morgue reste rarement avec les cadavres sur les bras. Les victimes ont la plupart du temps de la famille déjà présente à Mayotte qui avait été prévenue de leur arrivée...

Depuis peu, des demandeurs d'asile venus de l'Afrique des Grands Lacs débarquent aussi à Mayotte. Mais l'Etat ne finance que 15 places d'accueil dans une petite association, Solidarité Mayotte. Le temps moyen d'examen des dossiers est de cinq ans. Et quand une délégation de l'instance de recours des réfugiés, la Cour nationale du droit d'asile (CNDA) est passée, en novembre, après trois ans d'absence, elle a examiné 700 dossiers en trois semaines.


Pour se loger, ces Africains s'agglutinent à leur tour avec les comoriens dans les bidonvilles. Faute de ressources, les femmes – à l'instar des sans-papiers – n'ont d'autre choix que de se prostituer pour payer les loyers, 60 à 80 euros par mois. Une prostitution sauvage, sous la coupe des propriétaires et des voisins.

Les fonctionnaires métropolitains, eux, se pressent de moins en moins à Mayotte. La prime d'éloignement n'y fait plus rien. A la rentrée, il manquait 400 enseignants. "On m'avait dit que c'était la France", résume un jeune Congolais de 18 ans, dépité, alors qu'il venait d'obtenir son statut de réfugié. Il s'appelle Baguma et son seul objectif est de rejoindre au plus vite "la France". La vraie.

 

Complément 

La densité de population de Mayotte est actuellement de 525 hab/km² et (selon l'INED) du fait de l'immigration évoquée dans cet article, mais aussi d'un taux de fécondité de 4,2 enfants par femme, cette densité sera de 1.250 hab/km² dans 37 ans (en 2050). A comparer avec celle du Bangladesh aujourd'hui (1.046 hab/km²)... 

 

 

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