Nigeria : un aperçu d'une planète surpeuplée

 

Article d'Elisabeth Rosenthal paru (en anglais) dans le New-York Times du 14 avril 2012

 

Le marché aux tissus de Lagos

 

Lagos | Nigeria.  Dans un quart de siècle, le pays comptera 300 millions de personnes, soit une population équivalente à celle des États-Unis d'aujourd'hui, mais qui vivra dans un pays d'à peu près la taille de l'Arizona, du Nouveau-Mexique et du Nevada réunis. Dans ce centre commercial, où la population de la région a, selon certaines estimations, presque doublé en 15 ans pour atteindre les 21 millions, pour un grand nombre de personnes le niveau de vie est en baisse.

 

Péju Taofika et ses trois petites filles habitent une chambre dans un immeuble typique connu comme un "je suis en face de vous, vous êtes en face de moi", car des familles entières s'entassent dans des chambres de 7 à 11 pieds [Ndt : 1 pied = 305 mm] le long d'un couloir étroit. Jusqu'à 50 personnes se partagent cuisine, toilette et lavabo, alors que les tuyaux dans le quartier ne transportent souvent plus d'eau.

 
À l'école primaire Alapere, il y a plus de 100 élèves dans la plupart des salles de classe, à deux par bureau. Y compris les diplômés sortis des lycées et des universités, le taux de chômage au Nigeria est de près de 50% pour les personnes des zones urbaines âgées de 15 à 24 ans, ce qui  conduit au mécontentement et à la criminalité.

En octobre, l'ONU a annoncé que la population mondiale avait franchi la barre des 7 milliards, suite à son expansion rapide pendant les dernières décennies, taxant fortement les ressources naturelles des pays qui ne peuvent pas mieux gérer cette croissance démographique.

Presque toutes ces augmentations ont lieu en Afrique sub-saharienne, où la croissance de la population dépasse de loin l'expansion économique. Parmi les quelques 20 pays dans le monde où les femmes ont en moyenne plus de cinq enfants, presque tous sont dans cette région.

Ailleurs dans le monde en développement, en Asie et en Amérique latine, les taux de fécondité ont chuté dans les dernières générations et maintenant ressemblent à ceux des États-Unis (juste au-dessus de deux enfants par femme). Cette transformation a été rendue possible dans ces pays par un mélange de possibilités d'éducation, d'emploi pour les femmes, d'accès à la contraception et d'urbanisation. Des mesures semblables seront-elles à même de désamorcer la bombe démographique en Afrique subsaharienne ?

« Le rythme de la croissance en Afrique ne ressemble à rien d'autre dans l'histoire et c'est un problème critique », a déclaré Joel E. Cohen, chercheur en population à l'Université Rockefeller à New York. « Ce qui sera efficace dans le contexte de ces pays peut ne pas être ce qui a fonctionné en Amérique latine, au Kerala ou au Bangladesh.»

A travers toute l'Afrique sub-saharienne, les gouvernements alarmés ont commencé à agir, souvent en inversant les politiques de longue date qui encourageaient les familles nombreuses. Le Nigéria a permis la gratuité des contraceptifs l'an dernier, et les fonctionnaires font la promotion de petites familles comme une clé pour le salut économique, en s'inspirant des gains financiers obtenus dans des pays comme la Thaïlande.

Le Nigeria, qui est déjà la sixième nation la plus peuplée du monde avec 167 millions d'habitants, est un cas test crucial, puisque sa réussite ou son échec à faire tomber le taux de natalité aura une influence démesurée sur la population mondiale. En effet, si cette grande nation riche en pétrole ne peut pas contrôler sa croissance démographique, quel espoir y aura-t-il pour les nombreux petits pays pauvres ?

« La population est la clé », a déclaré Peter Ogunjuyigbe, démographe à l'Université Obafemi Awolowo dans la petite ville centrale de l'Ile-Ife. « Si vous ne prenez pas soin de la population, les écoles ne peuvent pas faire face, les hôpitaux ne peuvent pas faire face, il n'y a pas assez de logements - il n'y a rien que vous pouvez faire pour avoir le développement économique.»

Le gouvernement nigérian essaie de construire rapidement des infrastructures, mais ne peut pas suivre, et certains experts craignent qu'ici comme dans d'autres pays africains, on ne veuille pas agir avec suffisamment de force pour freiner la croissance démographique. Depuis deux décennies, le gouvernement nigérian a recommandé que les familles se limitent à quatre enfants, avec peu d'effet.

Bien qu'il ait reconnu que davantage de pays ont essayé de contrôler leur population, M. Eloundou-Enyegue, professeur de sociologie du développement à l'Université Cornell, a déclaré: « Beaucoup de pays ne s'inquiètent que lorsqu'ils sont confrontés à des émeutes ou bien qu'on leur dit qu'ils ont un des taux de fécondité les plus élevé du monde car ils commencent alors à se soucier des troubles politiques.»

Au Nigeria, disent les experts, les jeunes chômeurs sans trop d'espoir ont gonflé les rangs du groupe islamiste radical Boko Haram, qui a dernièrement bombardé et incendié plus d'une douzaine d'églises et d'écoles.

Au niveau international, le boom de la population africaine signifie encore plus d'immigration illégale, pourtant déjà d'un niveau élevé, selon Frontex (l'agence européenne des frontières). Il y a jusqu'à 400.000 africains sans-papiers aux États-Unis.

Le Nigeria, comme de nombreux pays d'Afrique sub-saharienne, a connu une légère baisse des taux de fécondité, passant de 6,8 en 1975 à environ 5,5 l'an dernier. Mais ce niveau de la fécondité, combiné avec une population extrêmement jeune, maintient encore ce pays sur une courbe de croissance forte et désastreuse. La moitié des femmes nigérianes ont moins de 19 ans, et viennent donc juste d'entrer dans l'âge de procréer.
 
 
 
 Des enfants dans l’école primaire de Ketu

Les femmes laissées pour compte.

Les statistiques sont impressionnantes : selon de nombreuses projections, l'Afrique sub-saharienne, qui représente aujourd'hui 12% de la population mondiale, comptera pour plus d'un tiers d'ici 2100.

Parce que l'économie africaine était depuis des siècles basée sur l'agriculture et que le continent était peu peuplé, il était logique pour les dirigeants de promouvoir des taux de fécondité élevés. La planification familiale, introduite dans les années 1970 par des groupes comme l'USAID, a d'abord été considérée comme "étrangère", et plus tard, l'argent et l'attention ont été détournés de la planification familiale du fait de l'épidémie du SIDA.

« Les femmes en Afrique sub-saharienne ont été laissées pour compte," a déclaré Jean-Pierre Guengant, directeur de recherche à l'Institut de recherche pour le développement de Marseille. La transition radicale des taux de natalité, du haut vers le bas, qui a eu lieu dans les pays pauvres, en Asie, en Amérique latine et Afrique du Nord, n'a pas encore eu lieu ici.

Cette transition s'accompagne souvent d'importantes retombées économiques, a déclaré Eduard Bos, un spécialiste en population à la Banque mondiale. Quand la fécondité baisse, pendant un certain temps, le nombre d'actifs est élevé par rapport aux groupes dépendants (les jeunes et les personnes âgées). Si cette période est bien gérée, elle crée du capital qui peut être utilisé pour améliorer la santé et l'éducation, et permettre aussi de développer de nouvelles industries.

Et c'est ce qui s'est passé ailleurs. Le démographe Jean-Pierre Guengant rappelle qu'en Amérique latine, en Asie et en Afrique du Nord le produit intérieur brut (PIB) par habitant a augmenté entre trois et six fois plus que la population dont la croissance avait été maîtrisée. Au cours de cette même période, ce PIB par habitant n'a augmenté que de façon marginale dans de nombreux pays africains, en dépit de la forte croissance économique générale.

Au Nigeria, les décideurs étudient la façon de favoriser cette transition en vue d'en obtenir des avantages financiers. Dans les villes délabrées de la zone Oriade près de l'Ile-Ife, où les rues sont bordées d'échoppes vendant des cartes de téléphone portable prépayées et de la nourriture comme l'igname pilée, l'équipe du Dr Ogunjuyigbe va de porte en porte pour étudier la taille des familles et comment celle-ci impacte leur santé et leur richesse. Beaucoup de jeunes adultes, particulièrement les femmes instruites, ne veulent plus maintenant que deux à quatre enfants. Mais les préférences des hommes, particulièrement des hommes âgés, ont été plus lentes à changer, ce qui est crucial dans une culture patriarcale où la polygamie est très répandue.

Dans sa maison en béton de la ville de Ipetumodu, Abel Olanyi (un ouvrier de 35 ans) dit qu'il a quatre enfants et qu'il en veut deux de plus. « Le nombre d'enfants que vous avez dépend de votre force et de votre capacité », ajoute-t-il, sa femme étant assise, silencieuse, à côté de lui. Les grandes familles sont un signe d'importance et de prospérité dans les cultures africaines; certaines cultures laissent les femmes assister aux réunions du village seulement après qu'elles aient eu leur 11ème enfant. Et l'histoire d'une mortalité infantile élevée, néanmoins diminuée grâce entre autre aux vaccinations, fait que les familles hésitent encore à avoir moins d'enfants.
 
Muriana Taiwo, 45 ans, a expliqué que le fait d'avoir 12 enfants, de trois épouses différentes, c'était « la volonté de Dieu », chaque enfant étant une « bénédiction » car beaucoup de ses propres frères et sœurs étaient morts.

Dans un pays profondément religieux, où beaucoup de catholiques et de musulmans s'opposent à la contraception, les politiciens et les médecins abordent le sujet avec précaution et le changement est lent. Les affiches font la promotion de « l'espacement des naissances», et non du « contrôle des naissances »; la fourniture de contraceptifs  manque par ailleurs de régularité.
 
Facteurs culturels
 
Dans les pays asiatiques, l'utilisation de contraceptifs féminins est montée en flèche, passant de moins de 20% à 60 ou 80% au cours des dernières décennies. En Amérique latine, elle a permis aux filles de terminer leurs études secondaires et donc aussi une forte baisse des taux de natalité.
Mais dans de nombreux pays d'Afrique subsaharienne où l'utilisation de contraceptifs est à peine de 20%, la hausse n'est parfois même pas de 1% par an et, les enquêtes, même auprès des femmes bien instruites de la région, montrent qu'elles veulent encore souvent quatre à six enfants. Jean Pierre Guengant avertit : « A ce rythme, cela prendra plus de 100 ans pour arriver à la maîtrise de la fécondité.»

Il y a également des différences régionales. Le nombre moyen d'enfants par femme dans la partie la plus riche du sud-Nigeria a légèrement diminué au cours des cinq dernières années, mais il atteint encore les 7,3 enfants dans le nord (majoritairement musulman) où les femmes ne peuvent souvent pas aller à une clinique de planification familiale sans être accompagnée par un homme.

En supposant que le taux de natalité descendra jusqu'à une moyenne de 2,1 enfants par femme, les Nations Unies estiment que la population mondiale atteindra le cap des 10 milliards en 2100. Avec un taux moyen de 2,6 enfants par femme, le Dr Guengant dit que ce nombre pourrait être de 16 milliards.

Le Dr Ogunjuyigbe affirme qu'il y a des signes : les modes de vie de la classe moyenne peuvent aider à transformer la situation. Alors que le Nigeria s'urbanise, l'aide des enfants n'est pas indispensable dans les champs, les grandes familles ne sont plus nécessaires : « Les enfants ont été considérés comme une sorte d'assurance pour l'avenir; maintenant, ils sont un handicap pour la vie ».

En attente dans une clinique de santé, Ayoola Adeeyo (42 ans) a déclaré qu'elle voulait que ses quatre enfants, âgés aujourd'hui de 6 à 17 ans, fréquentent plus tard l'université, et qu'elle n'en voulait donc pas plus. « Les gens veulent 6 ou 7 enfants, voire même 12, mais personne ne peut plus le faire maintenant, la situation économique les en empêche », a déclaré Mme Adeeyo, élégante dans une robe verte et un serre-tête assorti. « Il en coûte beaucoup pour élever un enfant.»

Le Dr Eloundou-Enyegue s'inquiète du faible déclin du taux de natalité de l'Afrique dû au fait que seul un petit nombre de gens relativement riches ou instruits investissent dans l'éducation des enfants, tandis que les pauvres continuent à avoir de nombreux descendants, renforçant par là-même les divisions entre les nantis et les démunis : « quand vous avez un système avec un grand degré de corruption et d'inégalités, il est difficile de ne pas jouer à la loterie, car elle augmente les chances qu'un enfant réussisse ».

Au Niger, voisin désespérément pauvre du Nigeria, les femmes ont en moyenne plus de sept enfants, et les hommes considèrent que leur idéal est de plus de 12. Mais avec la terre divisée entre tant de fils, la taille d'une parcelle de famille typique a diminué de plus d'un tiers depuis 2005, ce qui signifie qu'il y a peu d'espoir à long terme pour l'alimentation des enfants, a déclaré Amadou Sayo, de l'ONG CARE.

Babatunde Osotimehin, directeur exécutif du Fonds des Nations Unies pour la population et ancien ministre de la Santé du Nigeria, a dit qu'il est optimiste si les gouvernements apportent un meilleur soutien à l'éducation des filles et aux services de contraception. « Nous pouvons voir des changements rapides car c'est dans l'air ».

Les taux de natalité ont légèrement diminué pour atteindre quatre enfants par femme au Kenya, en Éthiopie et au Ghana.

Un matin récent à Lagos, des centaines de patients attendaient à la clinique du district de Ketu pour des traitements, comme les vaccins contre la rougeole, les pilules contre le paludisme ou le contrôle des naissances. La migration depuis les zones rurales a évidemment gonflé la population de Lagos.  « Bien sûr, quand la population augmente aussi rapidement, cela stresse les hôpitaux », a déclaré le Dr Ismail Morayo. Mère d'un enfant elle-même, le Dr. Ismail dit que beaucoup de femmes pauvres veulent encore quatre enfants ou plus.

Ce soir-là à la clinique, Bola Agboola (30 ans) a donné naissance à son deuxième enfant. Après que les infirmières aient emmailloté l'enfant, enlevé le placenta et déclaré que Mme Agboola se portait bien, elles ont chanté en louant Dieu. Puis, comme le mari de Mme Agboola entrait, certaines ont commencé un autre chant : « Maintenant, il faut en mettre un autre en route. Maintenant il faut en démarrer un autre »...
 
Les photos sont extraites du diaporama du NYT sur le Nigeria
Credit : Benedicte Kurzen for The New York Times
 
 

Commentaires

 
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Que les femmes ne puissent assister aux réunions de village qu'après leur onzième enfants est vraiment incroyable en effet (et qui gardera les enfants pendant la réunion ?) Pourtant, n'oublions pas qu'en France aussi il y eu des partisans d'un système équivalent qui s'appelait le vote familial et qui donnait au chef de famille un droit de vote proportionnel à l'importance de sa progéniture. Le projet n'a jamais été voté mais il a été en fonction sous des versions différentes dans quelques pays d'Europe. C'est fini, heureusement.
 
 
 
 

 

 

 

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