Le dessous d'un "Dessous des Cartes"

 
Intitulée "Surpopulation : une fausse question", la dernière livraison de Jean-Christophe Victor, animateur du célèbre "Dessous des cartes" de la chaîne Arte, n'est pas à la hauteur des précédentes, c'est du moins ce qui ressort de la lecture de son script (en bleu) et des éléments contradictoires mis en évidence (en noir) par nos soins.
 
Notre terre est-elle surpeuplée ? A fortiori, le sera-t-elle plus encore dans une vingtaine d’année ? En tout cas, c’est une thèse qui réapparaît depuis quelque temps. Je vous propose aujourd’hui de démonter cet argument, en m’appuyant sur la réalité, plutôt que sur les inquiétudes qui en fait ne sont pas fondées.
 
Fin XVIIIe siècle, Thomas Robert Malthus fait le constat que les populations augmentent beaucoup plus vite que les ressources, et en conclut que c’est ce décalage entre les deux qui provoque les famines, mais aussi les guerres et les épidémies.

Pour lui, ces catastrophes humaines ajustent la population aux ressources disponibles. Et pour éviter que ces cycles ne se reproduisent, il préconise de limiter le nombre de naissances par le recul de l’âge du mariage.


Pourtant, ne peut-on penser que s'il avait été écouté, nous serions aujourd’hui moins nombreux et les problèmes écologiques nettement moins importants ?

Contrairement à la théorie de Malthus, on constate que la part de l’humanité qui souffre de la faim ne cesse de diminuer depuis deux siècles. Voici un schéma qui représente l’évolution de la population mondiale.

En 1990, plus de 15 % de la population mondiale souffre de malnutrition, soit 815 millions de personnes ; en 2000, plus de 13 %, soit 825 millions de personnes. En 2015, le pourcentage est estimé à plus de 9 %, soit 665 millions de personnes. Et ce pourcentage est de 6,7 % en 2030, ce qui fera 557 millions de personnes.


Pourquoi n'a-t-on pas le chiffre de 2010 qui est de 1 milliard, chiffre qui donc accuse une nette progression et pourquoi a-t-on ces 2 projections à la baisse pour 2015 et 2030 ? Comment peut-on prévoir à l'avance la diminution du nombre des affamés du futur (à 5 et 20 ans), alors qu'on n’avait pas prévu cette remontée des dernières années ? Connaît-on la météo et les éventuelles sécheresses à l'avance ? De toute évidence, il y a là une sélection des données en vue de servir le propos et un appui sur des prospectives particulières présentées comme des certitudes.

De plus, comment se satisfaire du fait que des centaines de millions de personnes souffriront de la faim pendant des décennies. Remarquons au passage que si l'on évitait le milliard de naissances qui est prévu plus haut d'ici 2030, et bien à cette date, il n'y aurait pratiquement plus de problème de la faim. Mais cette solution est sans doute trop simple : l'espèce humaine doit-elle enfanter dans la douleur ?


En fait cela s’explique très bien avec :

- l’augmentation des rendements à l’hectare ;

- la croissance des échanges internationaux ;

- les systèmes d’alertes par satellite, dès qu’il y a baisse de récoltes ou risque de pénuries.

- Et l’aide internationale en cas de disette ou de famine.

Du fait de la pénurie à venir des énergies fossiles, l’augmentation des rendements, les échanges internationaux et même l’aide internationale, tout cela est appelé à diminuer fortement d'ici quelques décennies…


Jean-Christophe Victor évoque ici une question très importante qu’il ne développe hélas pas assez et dont il ne tire pas, par la suite, les conséquences à leur juste mesure. En effet l’agriculture productiviste est très fortement dépendante des énergies fossiles. Elle l’est au niveau des engrais, elle l’est au niveau de la mécanisation agricole qui exige des carburants, elle l’est enfin au niveau de la distribution des produits dans des économies de plus en plus délocalisées ou zones de production et de consommation ne recoupent pas. Dans un monde où l’énergie fossile sera à la fois et plus rare et plus chère, il est illusoire de penser poursuivre l’augmentation des rendements. C’est là un argument très fort pour redouter des famines à venir. Le fait est d’autant plus inquiétant qu’on assiste presque partout dans le monde à une dégradation de la qualité des sols et que ceux-ci nécessiteront pour maintenir leur productivité d’être toujours plus travaillés et toujours plus enrichis.
 
 
 
Plusieurs études ont démontré que les famines actuelles étaient moins liées à la production agricole, qu’à des facteurs politiques ou économiques. C’est ce qu’on a pu constater à l’occasion des émeutes de la faim qui ont eu lieu un petit peu partout dans le monde en 2008. Et qui sont en fait le résultat de la mauvaise gestion de la distribution, et de la spéculation sur les prix des denrées alimentaires.

Non, le problème est plus compliqué. Bien sûr, la mauvaise gestion est un facteur aggravant, mais il est illusoire d’imaginer un monde où les problèmes de gestion seront réglés, il y aura toujours un certains gâchis et une certaine incoordination entre ces trois pôles que sont la production, la demande et la distribution. Mais surtout, le rôle du second élément, la spéculation, est fort discutable. S’il est vrai que ponctuellement la spéculation peut faire envoler le prix de telle ou telle denrée et donc amener une difficulté et éventuellement générer une manifestation, cela n’est pas durable. La spéculation à la hausse ne peut s’éterniser dans un monde d’abondance. Il en est là comme dans le domaine de l’énergie : la spéculation peut expliquer une pointe, elle ne peut expliquer durablement une tendance haussière. Si les produits existent, certains auront à un moment donné intérêt à les mettre sur le marché et à tuer la spéculation dans l’œuf. Sur les tendances lourdes, la spéculation n’a pas prise. Elle ne peut prendre naissance et surtout se maintenir que sur un terrain favorable, c’est à dire, sur celui de la rareté.

Deuxième argument souvent utilisé pour étayer l’idée de la surpopulation mondiale : la rareté de l’eau et les guerres qu’elle pourrait entraîner.

Voici une carte qui permet de localiser les déficits en eau prévus en 2020 :

- en bleu, les régions où les prélèvements sont inférieurs à 25 % de la ressource, donc l’eau y restera abondante ;

- en jaune, les régions où la situation est déjà déficitaire, avec des prélèvements qui dépassent 60 % de la ressource ;

- et en orange, les régions où la situation est critique avec des prélèvements qui dépassent 75 % de la ressource.

On voit bien ici, de fait, une grande partie de la planète va manquer d’eau.

Selon les projections de la FAO, en 2020 environ 40% de la population mondiale vivra dans une situation de stress hydrique ou sera confrontée à une grande pénurie d’eau.

Maintenant, si on répertorie sur la carte les différends internationaux portant sur le partage des eaux, on s’aperçoit qu’aucun ne donne lieu à un conflit de type militaire.

Les questions de partage des ressources viennent parfois exacerber des situations déjà tendues, mais l’histoire ne rapporte pas de tension sur l’eau qui ait, sous ce seul motif, dégénéré en conflit armé.

Si on prend l’exemple des ressources fluviales du Tigre et de l’Euphrate, qui sont à l’origine de tensions entre la Turquie, la Syrie et l'Irak, et bien, elles n’ont jamais dégénéré vers le champ militaire. Si les armes ont été utilisées, c’est pour d’autres mobiles.

L’eau ne devient pas le moteur du conflit, mais elle se sur-ajoute à des facteurs qui précèdent. En somme, pas plus que la malnutrition, l’eau ne peut être invoquée pour étayer l’idée d’une planète surpeuplée.


Quatre cartes, rien que sur la question hydrique. Qu'y est-il démontré ? Que l'eau n'a jamais été un facteur de guerre dans l'histoire. Mais qu'est-ce que cela prouve pour l'avenir ?

D'autre part, ce qui est mis en avant par ceux qui s’inquiètent du sujet n'est pas seulement la question des conflits, mais le fait que comme il est dit « 40% de la population mondiale vivra dans une situation de stress hydrique ou sera confrontée à une grande pénurie d’eau ». Or, cela n'est pas supportable.

Quant à la conclusion « l’eau ne peut être invoquée pour étayer l’idée d’une planète surpeuplée », elle ne correspond absolument pas à la démonstration, puisque ce qui a éventuellement été montré est que : "l’eau ne peut être invoquée pour étayer l’idée d’une augmentation des conflits". On a ici une extension totalement abusive.
 
Passons maintenant à un troisième argument pour répondre à la question de la surpopulation, reformulée cette fois en termes écologistes !

Une terre surpeuplée conduit à l’épuisement des ressources de la planète, entendons-nous ici et là. Et bien voici un schéma pour démonter cet argument.

Notre terre nous offre de nombreux " services écologiques " mais ces services fournis sont limités, et l’on peut représenter cette " capacité naturelle de la planète " avec ce cercle dessiné en pointillés.

En 1987, l’empreinte écologique a dépassé la capacité de la planète à reconstituer ses propres ressources. Et lorsque nous regardons les projections, nous constatons qu’aujourd’hui, en 2011, nous consommons l’équivalent d’une planète et demie chaque année.

Entre 1961 et 2005, l’augmentation de la population est de 44% dans les pays à haut revenu, de 104% dans les pays à revenu intermédiaire, et de 172% dans les pays à faible revenu.
 
 
Maintenant, regardons l’évolution de l’empreinte écologique aux mêmes dates. Elle s’est accrue de 156% dans les pays à haut revenu, de 150% dans les pays à revenu intermédiaire ; et seulement de 110% dans les pays à faible revenu.

C’est donc dans les pays où la population augmente le moins que l’empreinte écologique s’accroît le plus !


En fait, pour démonter l'argument « Une terre surpeuplée conduit à l’épuisement des ressources de la planète », l’auteur utilise le fait que : « C'est dans les pays où la population augmente le moins que l’empreinte écologique s’accroît le plus ».

Tout d’abord, la première proposition place la barre très haut, puisque sa négation conduirait à celle-ci : "Une terre surpeuplée ne conduit pas à l’épuisement des ressources de la planète" ce qui serait pour le moins étonnant et surtout assez en contradiction avec ce que l’auteur dit lui-même « Notre terre nous offre de nombreux "services écologiques" mais ces services fournis sont limités ».


Ensuite que montre l’auteur ? Que les pays à haut revenu ont une empreinte excessive - soit et il faut y remédier - mais remarquons que ceux qui ont un revenu intermédiaire ont connu une augmentation en pourcentage similaire (150 contre 156). Quant à ceux à faible revenu leur empreinte a quand même doublé (100%). Ceci étant, l’auteur lui-même n’est-il pas partisan du développement économique, de la répartition des richesses et donc du passage d’un "faible revenu" à un "revenu intermédiaire" ? Et dans ce cas l’empreinte des pays les plus peuplés ne va-t-elle pas exploser dans le futur ? L’analyse de ces chiffres montre donc aussi que c’est justement le développement des pays les plus pauvres qui fera exploser l’empreinte…

Enfin, l’empreinte écologique mesure, in fine, la consommation et les déchets d’une population, mais elle ne dit rien sur l’état des stocks non-renouvelables. Or, les ressources fossiles sont de loin la part la plus importante des ressources énergétiques et elles sont en quantité limitée dans le sous-sol de la planète. Même si les plus "riches" les épuisent plus vite, même si ce ne sont pas les plus pauvres qui sont les plus responsables, de fait elles vont s’épuiser et donc une terre surpeuplée conduit inéluctablement à l'épuisement des ressources fossiles de la planète.

Pour terminer, remarquons que la grande question de perte de la biodiversité n’est absolument pas traitée dans ce "Dessous des cartes". Et pourtant, celle-ci est due en majeure partie à la croissance de la population, qu’il s’agisse de la déforestation ou de l’extinction des espèces animales (avec notamment la diminution de leurs habitats). Il est bien évident qu’une Terre avec une population moitié moindre (et sensibilisée au sujet) ne connaîtrait pas ces problèmes.


J’ai voulu vous montrer qu’en utilisant que l’argument de la croissance démographique, en fait nous passons à côté d’enjeux décisifs : comme les niveaux de consommation, les techniques d’irrigation, les politiques de transports, les politiques énergétiques ou même nos habitudes alimentaires.

Je me suis appuyé sur les travaux d’un ouvrage prospectif " 2033, Atlas des futurs des mondes " qui vient de sortir chez Robert Laffont.

En fait, à force de surfer sur les angoisses et en prenant la croissance démographique, finalement comme un leurre, nous passons à côté de la réflexion que nous devons avoir sur nos futurs modèles économiques, nous sommes déresponsabilisés en pensant que nous allons pouvoir continuer une croissance infinie sur une planète finie.


Il est bien évident qu’il ne s’agit pas de fermer les yeux sur les autres aspects du problème, mais le facteur démographique joue un rôle très important, or l’ensemble de l’émission cherche à montrer l’inverse.
Et on pourrait donc retourner le premier paragraphe de la sorte : "en n’utilisant que les arguments du niveau de consommation et des politiques diverses, on passe à côté de l’enjeu décisif de la croissance démographique" !

Ensuite, contrairement à ce qui est écrit, la croissance démographique n’est pas un leurre : nous étions aux alentours d’un milliard à l’époque de Malthus et nous sommes près de 7 milliards aujourd’hui et devrions être 9 milliards en 2050...

La dernière phrase « Nous sommes déresponsabilisés en pensant que nous allons pouvoir continuer une croissance infinie sur une planète finie » est une perle ! En effet, d’une part l’auteur reprend à son compte, en le détournant, ce qui est très justement dit par les écologistes-décroissants mais en plus il se contredit lui-même, puisqu’en refusant de s’inquiéter de la croissance démographique, "il continue à penser que nous allons pouvoir continuer une croissance infinie de la population sur une planète finie"…